
LA
REVUE EN LIGNE
DU
BARREAU de LIEGE
- JURISPRUDENCE
-

Cour de cassation (1ère chambre)
14 décembre 2001

Art de guérir Responsabilité hors contrat - Responsabilité
contractuelle - Preuve - Matière civile - Charge de la preuve.
Liberté d' appréciation
En règle, le consentement nécessaire
à la licéité d'un acte médical portant atteinte
à l'intégrité physique d'une personne est celui de
cette seule personne.
Aucune disposition légale ne requiert le consentement d'un époux
à une intervention tendant, même sans nécessité
thérapeutique, à la stérilisation, fût-elle
irréversible, de son épouse.

(...)
Ouï Monsieur le conseiller Storck en son rapport et sur les conclusions
de Monsieur du Jardin, procureur général;
Vu l'arrêt attaqué, rendu le 30 avril 1998 par la cour d'appel
de Liège;
Attendu que le défendeur ci-dessus qualifié s'identifie
avec le nommé M. B. en cause de qui a été rendu l'arrêt;
Sur le premier moyen, pris de la violation des articles
22, 23 de la Constitution, 2, 3, 5, 8, 14 de la Convention de sauvegarde
des droits de l'homme et des libertés fondamentales, signée
à Rome le 4 novembre 1950, approuvée par la loi du 13 mai
1955, 3, 6, 7, 9, 16 et 17 du Pacte international relatif aux droits civils
et politiques, fait à New York le 19 décembre 1966, approuvé
par la loi du 15 mai 1981,
en ce que l'arrêt condamne le demandeur à payer
aux défendeurs respectivement les sommes de 240.000 francs et de
60.000 francs à titre de dommages et intérêts pour
le préjudice moral qui aurait été causé à
ceux-ci, pour tous ses motifs réputés ici intégralement
reproduits et spécialement aux motifs "qu'il n'est ni contesté
ni contestable que (le défendeur) n'a pas donné son consentement
à la ligature des trompes, ce qui, d'une part, devait déjà
alerter (le demandeur) sur une possible non-adhésion du couple
et l'inciter à rencontrer les deux époux et, d'autre part,
en tout état de cause, ne lui permettait pas de passer outre (à)
cette absence de deux consentements; qu'il doit y avoir un concours de
deux volontés; qu'en effet, un couple marié poursuit une
communauté de vie qui implique qu'une décision de stérilisation
non exigée par des motifs thérapeutiques soit une décision
commune, a fortiori si elle est irréversible, et ce avec d'autant
plus d'intensité dans le cas d'espèce au vu de la culture
personnelle (des défendeurs); qu'on peut facilement songer au grief
qu'un époux pourrait faire à son épouse d'avoir fait
procéder à une stérilisation sans son accord, ce
qui pourrait même entraîner un divorce aux torts de l'épouse
pour injure grave; (...) que les enquêtes permettent de dire que
(le demandeur) n'a pas sollicité et, en conséquence, pas
obtenu un consentement éclairé des (défendeurs);
(...) que (le demandeur) a commis une faute par son manque d'information
adéquate, étant établi (...) qu'il n'a pas obtenu
le consentement libre et éclairé des deux (défendeurs);
que cette faute est en relation causale avec le dommage, c'est-à-dire
la stérilisation de (la défenderesse)",
alors que tant les articles 22 et 23 de la Constitution
que les articles 2, 3, 5, 8, 14 de la Convention de sauvegarde des droits
de l'homme et des libertés fondamentales, 3, 6, 7, 9, 16 et 17
du Pacte international relatif aux droits civils et politiques garantissent
à tout individu capable la libre disposition de son propre corps
et le respect de sa vie privée, sans autre ingérence ou
limitations que celles prévues par la loi et qui constituent une
mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire
à la sécurité nationale, à la sûreté
publique, au bien-être économique du pays, à la défense
de l'ordre et à la prévention des infractions pénales,
à la protection de la santé ou de la morale, ou à
la protection des droits et libertés d'autrui; qu'aucune disposition
légale ne requiert le consentement du mari à la stérilisation
de son épouse pour qu'une telle intervention chirurgicale puisse
être licitement effectuée; que l'arrêt n'a pu, dès
lors, considérer, pour décider que l'opération chirurgicale
de stérilisation tubaire de la défenderesse est fautive,
que le demandeur ne pouvait "passer outre" à l'absence
de consentement du défendeur et devait obtenir l'accord de celui-ci,
sans violer les dispositions légales visées au moyen :
Attendu que toute personne jouit des droits de la personnalité,
qui comprennent le droit à la vie et à l'intégrité
physique;
Attendu qu'en règle, le consentement nécessaire à
la licéité d'un acte médical portant atteinte à
l'intégrité physique d'une personne est celui de cette seule
personne;
Attendu qu'aucune disposition légale ne requiert le consentement
d'un époux à une intervention tendant, même sans nécessité
thérapeutique, à la stérilisation, fût-elle
irréversible, de son épouse;
Que la circonstance que la décision prise par une femme de se soumettre
à pareille intervention sans l'accord ou à l'insu de son
mari puisse constituer un manquement aux devoirs respectifs des époux,
voire une cause de divorce, est sans incidence sur l'appréciation
de la faute imputée à l'homme de l'art qui a procédé
à l'intervention;
Attendu que, ni par les considérations reproduites au moyen ni
par aucune autre, l'arrêt ne justifie légalement sa décision
que le demandeur a commis une faute en pratiquant sur la défenderesse
l'intervention chirurgicale de stérilisation tubaire litigieuse
sans le consentement du défendeur;
Que le moyen est fondé;
Sur le second moyen, pris de la violation des articles 1315, 1319,
1320, 1322, 1382 du Code civil, 870 du Code judiciaire, 392, 398 du Code
pénal, 149 de la Constitution et des règles relatives à
la charge de la preuve d'une infraction,
en ce que, après avoir considéré à
bon droit qu'une intervention chirurgicale qui n'est ni urgente ni indispensable
sur le plan thérapeutique constitue un acte illégitime si
le médecin n'a pas obtenu au préalable le consentement éclairé
du patient et que l'obligation de recueillir l'assentiment du malade ne
découle pas du contrat mais est imposée par le respect de
la personne humaine, l'arrêt retient la responsabilité délictuelle
du demandeur pour avoir pratiqué une stérilisation tubaire
sans avoir obtenu le consentement libre et éclairé de la
défenderesse quant à cette opération et condamne
le demandeur à indemniser les défendeurs, pour tous ses
motifs réputés ici intégralement reproduits,
alors que, première branche, l'atteinte à l'intégrité
physique d'une personne que constitue une intervention chirurgicale de
stérilisation tubaire qui n'est ni urgente ni indispensable sur
le plan thérapeutique, pratiquée sans le consentement libre
et éclairé de la patiente, est un acte illicite susceptible
d'être réprimé sur la base des articles 392 et 398
du Code pénal; qu'ainsi, le consentement de la patiente est la
condition nécessaire pour que pareil acte ne puisse être
considéré comme culpeux; qu'en vertu des articles 1315,
1382 du Code civil, 870 du Code judiciaire et des règles relatives
à la charge de la preuve d'un fait infractionnel, lorsque la demande
portée devant le juge civil est fondée sur un fait constituant
une infraction, c'est au demandeur en réparation qu'il incombe
de prouver à la fois que le défendeur à l'action
a commis cette infraction et que la circonstance que ce dernier allègue
à titre de cause de justification pour contester l'imputabilité
du fait qui lui est reproché n'existe pas, pour autant que quelque
crédit puisse être accordé à cette allégation;
qu'en l'espèce, le demandeur alléguait avoir obtenu le consentement
de la défenderesse à l'opération de stérilisation
tubaire en produisant un document signé par elle, sur lequel figuraient
les mentions : "Je soussigné(e) (...) certifie demander
la stérilisation tubaire chirurgicale (...). J'ai été
informé(e) du caractère irréversible de ce type d'intervention";
que l'arrêt, qui ne constate pas que l'allégation du demandeur
selon laquelle la défenderesse avait consenti à l'opération
litigieuse en signant le document précité était dépourvue
de tout crédit puisqu'il considère "que le document
produit n'est (...) pas la preuve du consentement éclairé
de (la défenderesse)" et "que (le demandeur) doit
dès lors prouver autrement que par cet écrit qu'il a reçu
le consentement de sa patiente" et décide que la charge
de la preuve du caractère libre et éclairé du consentement
donné par la défenderesse dans cet écrit repose sur
le médecin et que, partant, le demandeur a la charge de prouver
qu'il n'a pas commis l'acte illicite qui lui est reproché, n'est
ni légalement justifié (violation de toutes les dispositions
légales visées au moyen à l'exception des articles
1319, 1320, 1322 du Code civil et 149 de la Constitution) ni régulièrement
motivé (violation de l'article 149 de la Constitution);
(
)
Quant à la première branche :
Attendu que l'arrêt considère en substance que le médecin
qui accomplit sans le consentement libre et éclairé du patient
un acte médical portant atteinte à l'intégrité
physique de celui-ci commet un acte illicite et que l'obligation qui s'impose
à lui de recueillir ce consentement, qui suppose qu'il donne au
patient une information suffisante, est étrangère au contrat
qui lie les parties;
Qu'il résulte de ces considérations qu'aux yeux de la cour
d'appel, la demande en réparation dont elle était saisie
était fondée sur un acte illicite consistant en une atteinte
à l'intégrité physique de la défenderesse
et dès lors de nature à constituer l'infraction prévue
aux articles 392 et 398 du Code pénal mais que cet acte eût
été justifié si la défenderesse y avait donné
son consentement libre et éclairé;
Attendu qu'en matière civile, il incombe à la partie qui
a introduit une demande fondée sur une infraction de prouver que
les éléments constitutifs de celle-ci sont réunis,
qu'elle est imputable à la partie adverse et, si cette dernière
invoque une cause de justification sans que son allégation soit
dépourvue de tout élément de nature à lui
donner crédit, que cette cause de justification n'existe pas;
Attendu que le demandeur a allégué devant la cour d'appel
avoir recueilli le consentement libre et éclairé de la défenderesse
avant de procéder à l'intervention litigieuse;
Attendu que ce consentement eût été de nature à
ôter tout caractère culpeux à un acte relevant de
l'art de guérir et poursuivant un but curatif ou préventif
d'ordre thérapeutique;
Attendu que l'arrêt considère "que le médecin,
qui est légalement et contractuellement tenu de l'obligation d'informer
puis d'obtenir le consentement libre et éclairé de son patient,
a la charge de prouver l'exécution de cette obligation"
et décide, par les motifs que le moyen critique, que le demandeur
échoue dans cette preuve;
Attendu que l'obligation du médecin d'informer le patient sur l'intervention
qu'il préconise s'explique par la nécessité qui s'impose
à lui de recueillir son consentement libre et éclairé
avant de pratiquer cette intervention et que l'arrêt ne lui assigne
d'ailleurs pas de fondement distinct;
Attendu que l'arrêt, qui ne constate pas que la cause de justification
alléguée par le demandeur est dénuée de toute
crédibilité mais repose sur la considération que
la preuve de cette cause de justification lui incombe et qu'il n'y satisfait
pas, renverse le fardeau de la preuve et viole, partant, toutes les dispositions
légales visées au moyen, en cette branche, à l'exception
de l'article 149 de la Constitution;
Qu'en cette branche, le moyen est fondé;
PAR CES MOTIFS,
sans qu'il y ait lieu d'examiner les autres branches du second moyen,
qui ne sauraient entraîner une cassation plus étendue,
Casse l'arrêt attaqué, sauf en tant qu'il reçoit l'appel;
Ordonne que mention du présent arrêt sera faite en marge
de l'arrêt partiellement cassé;
Réserve les dépens pour qu'il soit statué sur ceux-ci
par le juge du fond;
Renvoie la cause, ainsi limitée, devant la cour d'appel de Mons.

Du 14 décembre 2001 Cass. (1ère Ch.)
Siég. : Monsieur le premier président Marchal, Messieurs
les conseillers Echement, Storck, Batselé et Madame le conseiller
Matray.
Procureur général : Monsieur du Jardin.
Greffier : Madame Danhiez
Plaid. : Me C. Draps
